dimanche 6 avril 2008

Barrière ? vous avez dit barrière ?

Traditionnellement, lorsqu’on arrive dans un nouveau pays, on est confronté à deux types de handicaps : « la barrière de la langue », et « les chocs culturels ».

Nous n’y avons bien sûr pas échappé, et repartirons sans avoir franchi ces satanés bastions.

Avec mes cours intensifs de coréen académique, j’ai bien percé quelques brèches dans la dite « barrière ». Mais, sémantiquement parlant, « muraille » me parait mieux correspondre à l’obstacle que l’aimable construction ajourée à l’entrée de mon jardin.

Les situations les plus inextricables se déroulent généralement dans les commerces. Là où il convient d’être précis dans l’échange, les interlocuteurs ne comprennent généralement goutte à l’anglais.

Nous sommes souvent repartis bredouilles, partagés entre l’agacement et la rigolade. Sommes nous devenus philosophes ou résignés ? Plus dégourdis en tous cas pour communiquer en se passant des mots. Et finalement, ça marche !

Après 6 mois au pied de la barrière, visite guidée des lieux les plus édifiants de ce parcours du combattant.

Quelques jours après notre arrivée, Sophie et moi partons guillerettes choisir de jolis draps pour notre future maison. Dans le magasin, première prise de conscience : le couchage coréen diffère du notre : draps housses et couettes sont remplacés par des édredons qui font office de matelas, voire de sommiers !, puisque la plupart des coréens dorment à même le sol, chauffé par le « ondol »

Pour se couvrir, on utilise un édredon plus épais, à l’intérieur duquel on peut glisser une couette l’hiver.

Finalement, nous trouvons à peu près ce que nous voulons, à condition de dormir dans du Balenciaga !

Voilà Sophie parée d’un drap aux couleurs féminines. Il reste à fournir Gabriel.

Nos discours et gesticulations n’ayant rien donné, c’est finalement un dessin suggestif pour expliquer qu’il s’agit d’un garçon, qui nous fait obtenir un drap aux couleurs convenables !

Et quand le dessin, ne suffit pas, il faut ajouter le son : c’est en imitant le bêlement chez le boucher que j’ai appris que les coréens ne mangent pas de mouton !

Quelques temps après, Christophe et moi parcourions le gigantesque marché de Dangdaemoun, à la recherche d’une table de ping pong.

Il nous a fallu visiter au moins quatre magasins pour trouver un vendeur qui nous comprenne.

Très sympa et habitué au public étranger, il était muni d’un dictionnaire. Du coup la transaction s’est accéléré jusqu’au moment où nous butions à nouveau. Impossible d’acheter le modèle que nous avions choisi.

Grâce au dictionnaire, nous avons appris que la table était « castrée ». !

Il fallait attendre quelque jour la résolution du problème.

Depuis, nous jouons régulièrement avec une table, des raquettes et des balles en parfait état de marche. Ouf !

On a vite fait de confondre certains mots coréens quand on acquiert un peu de vocabulaire, car les sons sonnent souvent pareil dans nos oreilles occidentales.

C’est ainsi que, voulant briller devant quelques amies coréenne, j’ai longuement parlé des « chapeaux » qui se retrouvent pour déjeuner dans les restaurants, et de l’ambiance volubile qui en résulte.

Devant la dizaine de regards en soucoupes, j’ai compris que j’avais confondu « moja » avec « yoja », c'est-à-dire « chapeau » avec « femme ».

Autant dire que s’il ne me reste un jour que deux mots de coréen, ce seront ces deux là !

« Onni » soit qui en âge avance…

Il y a des choses qu’il faut savoir assumer en Corée. Par exemple se faire traiter de « onni » par sa prof, et devant tous les élèves, de surcroit !

Rassurez-vous, ma chère saunsengnim ne me voulait aucun mal, seulement me signifier son respect, eu égard, non à mes performances scolaires !, mais à mon âge canonique, si on le compare à la moyenne de la classe.

Me voici donc « grande sœur », depuis cette séance mémorable où il fallut dénombrer année, mois et jour de naissance, puis âge, sans confondre les 2 systèmes de comptage en vigueur dans la langue coréenne.

Depuis, j’ai souvent entendu des femmes s’interpeller ainsi. Ce qualificatif de « grande sœur » ou « grand frère » n’est pas qu’un simple surnom. Il fait partie du système complexe des « honorifiques ». Ce langage, différencié selon la personne à qui l’on s’adresse, traduit la complexité des rapports hiérarchiques. C’est un des traits de la société coréenne qu’il faut bien essayer de connaître un peu si l’on veut pénétrer sa culture.

Difficile de s’y retrouver lorsque l’on est étranger et que l’on ne comprend pas la langue.

Mais si j’en juge par les fous rires de mes amies, j’ai déjà commis pas mal de « gaffes », en confondant les formules.

Donc, pas question de s’adresser à une amie comme à sa mère. Un peu comme « salut » et « bonjour » en français. Mais cela concerne aussi le nom, l’âge, le métier, la façon de désigner le riz ! et toutes sortes d’autres choses, différentes prépositions et les conjugaisons.

A titre d’anecdotes, voici celle racontée par Michel Malherbe dans son passionnant livre sur l’apprentissage du coréen :

« en coréen , la façon de s’exprimer dépend obligatoirement de la position sociale des interlocuteurs, celui qui parle, celui à qui l’on parle, celui dont on parle. Le respect de la forme employée est impératif, et beaucoup plus important que l’emploi du tutoiement ou de vouvoiement en français. Ainsi, si un neveu est plus âgé que son oncle, ce qui peut exceptionnellement se produire, le système est pris en défaut et les personnes dans ce cas sont pratiquement dans l’impossibilité de se parler »

Ou encore, ce que nous racontait récemment un prêtre de Séoul : selon qu’un religieux se présente comme « frère » ou comme « père » (c'est-à-dire prêtre), son interlocuteur adoptera une attitude très familière ou très respectueuse. Il faut dire que le prêtre est ici très considéré, comme toute personne ayant étudié. C’est la tradition « lettrée » qui prend ici le dessus.

Ce système des honorifiques est sans doute un des derniers bastions du système confucianiste.

Et s’il vacille, comme le reste des codes sociaux, il sera quand même au programme de mon cours semestriel, alors que nous avons à peine appris à demander notre chemin dans la rue !

Demain soir, à Daegou, je veillerai donc à ne pas souhaiter une bonne nuit à mon amie de la même façon qu’à son fils. J’ai déjà fait cette « erreur » et suis sûre qu’ils en en rient encore !